Les Mémoires de Robert Verdier (L’Harmattan, 2005), outre qu’elles sont très accessibles pour le lecteur, faciles à lire, nous intéressent à plusieurs titres :
D’abord, Robert Verdier incarne plus d’un demi-siècle d’histoire socialiste française, parfois mal connue. Né en 1910, dans un milieu protestant et républicain, il devient professeur agrégé de lettres en 1932. Ce sont les évènements du 6 février 1934 (émeutes des ligues d’extrême-droite contre la République) qui l’incitent à s’engager : ce sera la SFIO. Il adhère aussi à la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) et au CVIA (Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes). En 1943, il devient secrétaire général adjoint de la SFIO reconstruite par Daniel Mayer dans la Résistance. Jusqu’en 1950, il est le principal collaborateur des dernières années de Léon Blum, en tant que directeur adjoint du Populaire. Député de 1951 à 1958, il combat alors pour la décolonisation, s’opposant à Guy Mollet qui dirige le parti et le gouvernement de 1956 à 1958. Co-fondateur du PSA (Parti socialiste autonome) puis du PSU qu’il quitte en 1965 pour militer dans les clubs de la gauche non communiste, Robert Verdier sera aux côtés d'Alain Savary, secrétaire du nouveau parti socialiste de 1969 à 1971. Il participe au congrès d'Epinay (1971) qui voit l'entrée et la prise du parti socialiste par François Mitterrand. Acteur devenu spectateur, il évoque ensuite 1981 puis en arrive vite à 2002, le 21 avril. Celui qui fut peu soucieux de faire carrière, bien qu’il fut très présent, pose alors la question : « Pourquoi la France est-elle le seul pays d’Europe occidentale où les voix de la gauche se dispersent sur un si grand nombre de candidats ? »
Robert Verdier n’a donc raté aucun des grands rendez-vous – antifascisme, résistance, décolonisation, défense de la République en 1958, clubs et rénovation de la gauche de 1958 à 1971, droits de l’homme… – se situant en chaque occasion dans le camp des militants les plus lucides sur les événements.
Ensuite, ces Mémoires sont une source irremplaçable sur la résistance socialiste avec de beaux hommages à ses compagnons martyrs : Brossolette, Malroux, Lebas…Il rend compte des positions de chacun, ce qui doit au hasard des rencontres dans l’entrée dans un réseau, à la chance et à la malchance dans la partie engagée avec l’occupant : la guerre bouleverse tout et les trajectoires des socialistes se complexifient (ainsi, Depreux, ancien pacifiste rejoint la résistance ; Zyromski, ancien belliciste se replie dans l’attentisme puis adhère au PC à la Libération). Beaucoup d’amis meurent dans les camps nazis (Lebas, Dunois et bien d’autres). Membre de l'Office Universitaire de Recherche Socialiste (OURS), Robert Verdier fut d’ailleurs à l'initiative du colloque sur Les socialistes en résistance en 1998.
Enfin, si Robert Verdier décrit de l’intérieur les luttes internes, les débats entre majoritaires et minoritaires d’une SFIO qui respecte toujours le droit à s’exprimer, il fut aussi très présent sur le terrain de la social-démocratie : c’est un grand apport de ces Mémoires. Il a écrit sur les rapports avec le PC (1977) et termine d’ailleurs ses Mémoires par ces phrases :
« Lénine, très bon polémiste, a tenté de déconsidérer la social-démocratie. La transformation de social-démocrate en
social-traître, social-flic, social-fasciste était assurément une très habile opération. Les socialistes ont eu du mal à se délivrer de cette étiquette qui, pendant longtemps, a fait oublier
qu’au vingtième siècle, c’est le léninisme stalinisme qui a été la véritable trahison de l’idéal socialiste. J’ai approché quelques personnages de la social-démocratie européenne. Il m’est
impossible de les considérer comme des traîtres : ni Willy Brandt, qui a revêtu l’uniforme de l’armée norvégienne pour combattre l’armée de son pays au service des nazis ; ni Bruno
Kreisky, l’habile chancelier d’Autriche qui avait été condamné par les nazis, sauvé par le réseau des jeunes socialistes qui a organisé son évasion ; ni Jean Lebas, arrêté dès septembre
1940, mort en déportation, ni Marx Dormoy, assassiné par les fascistes français, ni bien sûr, Léon Blum, le Léon Blum de 1936 et du procès de Riom. »
Jean Philippe CONTESSE
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François Lafon, Guy Mollet, itinéraire d'un socialiste controversé (1905-1975), Fayard, 2006.
Enzo TRAVERSO, Le Passé, mode d'emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005, 130 p.


